En 1986, un million de Britanniques ont participé à l’un des projets numériques les plus ambitieux de leur époque : dresser un portrait complet du Royaume-Uni, stocké sur deux disques laser. Quarante ans plus tard, le BBC Domesday Project illustre à merveille un paradoxe bien connu des archivistes : les supports les plus modernes sont souvent les plus fragiles.
Le 19 septembre, le Centre for Computing History, un musée britannique consacré à l’histoire de l’informatique, a réuni plusieurs membres de l’équipe d’origine pour célébrer cet anniversaire. L’occasion de revenir sur une aventure aussi pionnière que mouvementée.
Un « livre du jugement dernier » version 1986
Le nom du projet fait référence au Domesday Book, le grand recensement de l’Angleterre ordonné par Guillaume le Conquérant après 1066. Neuf siècles plus tard, l’idée du producteur Peter Armstrong était d’en proposer une version électronique. De 1984 à 1986, des contributeurs, en grande partie des écoliers, ont envoyé textes et photos, ensuite reliés à des cartes et à des statistiques. Le tout tenait sur un « disque communautaire » et un « disque national », lus par un ordinateur BBC Master couplé à un lecteur LaserVision Philips VP415.
Selon Mike Tibbetts, assistant d’Armstrong, le projet a intrigué le MI5, le service de renseignement intérieur, et a même été présenté à Margaret Thatcher, sans que ni l’un ni l’autre ne semble avoir bien compris de quoi il retournait. En janvier 1986, raconte-t-il, l’équipe n’avait encore aucune donnée prête à graver : tout a été bouclé en quelques mois, avec une soixantaine de personnes en interne et autant chez des sous-traitants. Autre anecdote : la souris, prévue au départ, a été remplacée par une boule de commande, jugée plus accessible aux personnes à mobilité réduite.
Victime de l’obsolescence technologique
Destiné aux écoles, bibliothèques et universités, le système coûtait environ 5 000 livres, ramenées à 3 000 grâce à des subventions publiques. Trop cher pour son public, il n’a guère trouvé preneur. Surtout, son matériel sur mesure a vite été dépassé par le CD-ROM puis le DVD, tandis que les disques vieillissaient et devenaient difficiles à lire. Le contraste est cruel : le Domesday Book original, sur parchemin, a traversé 940 ans.
Des passionnés ont pris le relais. Simon Inns, du projet Domesday86, parle d’une véritable course contre la montre pour extraire les données avant leur dégradation. Pari réussi : les disques sont désormais téléchargeables sur Internet Archive, et ses bénévoles espèrent permettre d’ici quelques années à chacun de revivre l’expérience d’origine. Une leçon précieuse à l’heure où l’essentiel de notre mémoire collective est confié à des formats numériques.






